Lutte de classe prolétarienne et conscience de classe prolétarienne.
L'unification (l'unification comme processus) de la masse prolétarienne, de l'avant-garde prolétarienne et du parti révolutionnaire est conditionnée par le passage de la lutte de classe élémentaire à la lutte de classe révolutionnaire, ou plus exactement : à la révolution prolétarienne, et par les répercussions de cette transformation sur la conscience de classe des masses salariées.
La lutte de classe existe depuis des millénaires, sans que les personnes impliquées
aient saisi ce qu'elles faisaient. Des luttes de classe prolétariennes ont été menées bien avant qu'existe un mouvement socialiste, et à plus forte raison le socialisme scientifique.
La lutte des classes élémentaire - grèves, arrêts de travail pour des revendications salariales, réductions du temps de travail ou d'autres améliorations des conditions de travail - a donné
naissance à l'organisation élémentaire de classe (les caisses de solidarité, forme initiale des syndicats), même si ces formes organisationnelles restaient provisoires et limitées dans le temps.
La lutte de classe élémentaire, l'organisation élémentaire de la classe et la conscience élémentaire de la classe sont donc le produit immédiat de l'action, et seule l'expérience retirée de cette
action peut former et promouvoir la conscience. C'est une loi de l'histoire que les larges masses ne peuvent modifier leur conscience que par l'action. Mais même dans sa forme la plus
élémentaire, la lutte de classe spontanée des salariés laisse une trace dans le mode de production capitaliste : la conscience se condense, se concrétise dans l'organisation continue.
L'activité de la plupart des travailleurs se limite à la lutte (la majorité des travailleurs n'est active qu'en cours de lutte) ; celle-ci achevée ils se retirent tôt ou tard dans la vie privée
(c'est-à-dire dans la lutte quotidienne pour la vie " um das Dasein "). L'avant-garde se distingue des majorités en ceci qu'elle n'abandonne pas même entre deux points culminants de la lutte
active, le terrain de la lutte des classes, et qu'elle continue en quelque sorte la " lutte avec d'autres moyens ". Elle essaie de consolider les caisses de résistance apparues pendant la lutte
en fonds de grève durables, c'est-à-dire en syndicats.
Elle s'efforce de cristalliser et de renforcer la conscience de classe élémentaire née dans le conflit, en éditant un journal ouvrier et en organisant des cercles de formation ouvrière. Elle
constitue de ce fait le moment de continuité face à l'action de masses nécessairement discontinue, le moment de la conscience face au mouvement de masse qui est en soi spontané. C'est bien moins
la théorie, la science, la compréhension idéelle de la totalité de la société que l'expérience pratique qui presse les travailleurs avancés sur la voie de l'organisation continue et accroît la
conscience de classe.
C'est parce que la lutte a montré que la dissolution des caisses de résistance après chaque grève nuit à l'efficacité de la grève et endommage la caisse, que l'on tente de passer au fond de grève durable. C'est parce que l'expérience montre qu'un tract occasionnel a moins d'effet qu'un journal (19), qui paraît d'une manière ininterrompue, que l'on fonde la presse ouvrière. Une conscience enracinée dans l'expérience immédiate de la lutte est une conscience empirico-pragmatique, qui, évidemment, peut féconder l'action, mais qui reste nécessairement en deçà de la connaissance théorique.
L'organisation révolutionnaire d'avant-garde ne peut consolider cette connaissance qu'à condition de chercher de son côté la liaison avec la pratique de la lutte de classes, c'est-à-dire de soumettre la théorie à la dure épreuve de la confirmation pratique. Du point de vue du marxisme dans sa pleine maturité - de Marx lui-même autant que Lénine - une théorie " vraie " coupée de la pratique, est aussi aberrante qu'une "pratique révolutionnaire " qui n'est pas soutenue par la théorie scientifique. Ce constat ne réduit évidemment pas l'importance et la nécessité de la production théorique ; il souligne seulement le fait que les masses salariées et les individus révolutionnaires ne peuvent réaliser l'unité entre théorie et pratique qu'à partir de points de départs différents et selon une dynamique différenciée.
Ce schéma formel révèle une série de conclusions au sujet de la dynamique de la
conscience de classe, conclusions qui étaient déjà contenues dans l'analyse précédente, mais qui peuvent être saisies maintenant à leur place et dans leur portée réelles. Il est relativement
difficile de susciter l'action collective des travailleurs avancés (des " dirigeants naturels " de la classe ouvrière dans l'entreprise) précisément parce que son déclenchement ne dépend ni de la
simple conviction (comme pour les noyaux révolutionnaires) ni de la pure explosivité spontanée (comme pour les larges masses).
L'expérience pratique de la lutte, qui est la motivation essentielle de l'action des travailleurs avancés, les retient justement de s'engager dans de grandes actions. Ils ont assimilé les
enseignements des actions antérieures et savent que l'activité ponctuelle ne suffit nullement pour atteindre le but ; ils se font peu d'illusions sur la force de l'adversaire (sans parler de sa "
générosité ") et sur la durée du mouvement de masse. C'est précisément là, la plus grande " tentation " de l'économisme.
Résumons : 1) La construction du parti révolutionnaire signifie la fusion de la conscience des noyaux révolutionnaires avec celles des travailleurs avancés. 2) Le mûrissement d'une situation pré-révolutionnaire (potentiellement révolutionnaire) s'opère dans la convergence croissante de l'action des larges masses avec l'action des travailleurs avancés. 3) Une situation révolutionnaire - c'est-à-dire la possibilité de la prise du pouvoir révolutionnaire - se réalise lorsque s'achève la fusion aussi bien entre les actions de l'avant-garde révolutionnaire et celles des masses, qu'entre la conscience révolutionnaire et celle de l'avant-garde ouvrière.
Les larges masses ne s'engagent dans la lutte de classe, dont l'origine fondamentale remonte aux contradictions du mode de production capitaliste, que sur des " questions vitales " immédiates. Ceci vaut pour toute action de masse, même politique. Le problème de la transcroissance de la lutte de classe en lutte révolutionnaire est donc conditionné non seulement quantitativement mais également qualitativement. Sa solution présuppose un nombre suffisamment élevé de travailleurs avancés capables de mobiliser les masses sur des objectifs qui mettent en cause la perpétuation de la société bourgeoise et du mode de production capitaliste. On voit ici l'importance centrale des revendications transitoires, le rôle stratégique que jouent les ouvriers qui savent déjà, par toute leur expérience, propager ces revendications et le poids historique de l'organisation révolutionnaire qui seule est capable d'élaborer un programme global de revendications transitoires, qui corresponde à la fois aux conditions historiques objectives, et aux besoins subjectifs des masses. Une révolution prolétarienne victorieuse n'est possible qu'à condition de réussir à relier tous ces facteurs.
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